23
Torture

Alix regarda autour de lui en soupirant. Il ne gardait pas de très bons souvenirs de ses précédentes visites obligées en ces lieux. Il savait que cet endroit était apprécié de Mélijna et d’Alejandre parce que les murs épais des anciens cachots retenaient sans peine les cris de douleur de ses très rares pensionnaires, ainsi que leurs hurlements de rage.

Le fait que Vigor l’ait conduit dans le sous-sol plutôt que dans une des cellules transitoires de la tour ouest, où était détenue Naïla, n’augurait rien de bon. Alix soupira de plus belle, en pensant qu’il aurait dû lui être facile de s’échapper. Il maudit en silence ses supposés ancêtres qui avaient réussi, avec autant d’efficacité, à rendre la pratique de la plupart des formes de magie inopérantes à l’intérieur de l’enceinte du château, sauf pour ceux qui l’habitaient de façon permanente, c’est-à-dire le sire de Canac et sa sorcière. Le jeune homme eut tout de même un sourire en pensant à l’absurdité de la situation. Il était bien placé pour savoir que le triste sire n’avait aucun pouvoir digne de ce nom. Mélijna, quant à elle, avait depuis longtemps reçu l’aval d’Alejandre pour exercer sa noire magie en ces lieux. Pendant un court moment, Alix se demanda si Naïla, contrairement à celles qui l’avaient précédée en captivité dans ces murs, serait capable d’y résister. Mais le jeune homme secoua la tête, autant pour chasser la vision de la jeune femme, qui s’était spontanément formée dans son esprit, que pour s’obliger à regarder la réalité en face.

Il avait été à même de constater que Naïla, à l’image des trois Filles de Lune qu’il avait connues avant elle, était incapable de se servir du centième des capacités qu’elle était censée posséder. Le fait qu’elle descende de la lignée maudite lui octroyait génétiquement un grand nombre de pouvoirs inhabituels, mais surtout très différents des autres. Mélijna ne tarderait sûrement pas à en faire l’inventaire, à l’aide de ses propres pouvoirs, et à tout mettre en œuvre pour qu’elle et Alejandre puissent en tirer parti.

De rage et d’impuissance, il martela le mur avec ses poings, faisant cliqueter ses fers. Jusqu’à maintenant, il avait pourtant réussi, aidé de ses acolytes, à faire avorter toutes les tentatives du sire de former une armée digne de ce nom et de s’emparer du trône d’Ulphydius, même s’il n’avait pu sauver les dernières Filles de Lune arrivées. Il est vrai qu’elles ne possédaient que très peu de pouvoirs en comparaison de Naïla. Peut-être serait-il pertinent de…

La porte de la petite cellule s’ouvrit en se lamentant, comme si elle aurait préféré ne pas laisser passer les visiteurs. Alix regarda, avec un dégoût manifeste, sire Alejandre et sa sorcière s’avancer dans l’ouverture. Tous deux semblaient de fort belle humeur, ce qui n’était pas pour lui remonter le moral.

— Vigor m’a dit que tu avais osé t’approcher de la Fille de Lune jusqu’à poser tes sales pattes sur elle. Tu devais pourtant te douter que je punirais cet affront.

— Si tu ne voulais pas que je la touche, il fallait tout simplement ne pas me mettre dans la même cellule qu’elle…, répondit avec insolence le jeune Cyldias. Il est vrai qu’il aurait fallu pour cela un effort de réflexion de la part de Nogan, ce qui est beaucoup lui demander.

Alejandre regarda Alix avec une telle haine que ce dernier ne put que sourire. Il parvenait toujours, et avec une grande facilité, à faire sortir de ses gonds l’homme en face de lui. Ce don, qu’il cultivait depuis sa prime jeunesse, n’avait rien perdu de son efficacité au cours des ans. Il faut dire que la seule présence d’Alix, dans l’entourage d’Alejandre, suffisait habituellement à causer des torts incommensurables au moral, comme aux projets, du sire. La réplique de ce dernier demanda cependant un énorme effort à Alix pour ne pas laisser exploser sa propre haine envers son geôlier.

— Il semble que tu n’apprennes pas, à la suite de tes douloureuses visites dans ces murs, qu’il vaudrait mieux que tu t’abstiennes de te mettre en travers de ma route. Mais peut-être suis-je dans l’erreur en pensant que chaque leçon portera ?

Alejandre avait fait mine de réfléchir quelques instants, en levant les yeux au plafond et en se frottant le menton. Il avait ensuite reporté son attention sur le jeune homme ferré, qui le regardait toujours avec défi.

— Comme il paraît évident que tu n’as pas reçu de correction suffisamment longue pour te faire passer l’envie de te mêler de mes affaires, je me vois dans l’obligation de reprendre la leçon depuis le début…

Laissant sa phrase en suspens, le sire se tourna vers Mélijna, un sourire sadique étirant ses lèvres minces.

— Je pense qu’il vous faudra à nouveau user de toute la persuasion dont vous êtes capable pour convaincre cet entêté.

Mélijna lui rendit son sourire, ce qui rappela de bien mauvais souvenirs à Alix. Alejandre s’effaça devant la vieille femme. Cette dernière s’approcha lentement, observant avec une satisfaction évidente le froncement de sourcils de sa future victime. Elle s’arrêta à quelques pas d’Alix, levant la main dans un geste presque théâtral. Le jeune homme ferma les yeux.

— Eh bien ! Eh bien ! dit joyeusement le sire de Canac. Est-ce que tu aurais enfin mesuré la portée des pouvoirs de Mélijna ou es-tu simplement trop trouillard pour affronter bravement les conséquences de tes actes ?

Mais Alejandre réalisa bientôt qu’il se méprenait sur le sens du geste d’Alix. De fait, lorsque le sire vit, avec un plaisir sadique, les premières marques de brûlure de Shvel faire leur apparition, il n’eut pas la satisfaction de voir Alix se tordre immédiatement de douleur comme la dernière fois. Mélijna fronça les sourcils en même temps qu’Alejandre devant ce curieux phénomène.

Les brûlures magiques étaient l’une des formes de torture les plus répandues au temps des grandes batailles parce qu’elles avaient d’incontestables qualités. Non seulement elles faisaient terriblement souffrir, comme si l’on était marqué au fer rouge, mais elles disparaissaient complètement au bout de vingt-quatre heures. C’était ce que l’ennemi privilégiait pour faire parler un prisonnier. La personne torturée ne pouvait prouver qu’elle avait été soumise à ce sortilège ignoble puisque aucune trace ne persistait sur la peau, contrairement aux brûlures causées par le feu.

Mélijna lança le sortilège une seconde fois, mais à haute voix. De nouveau Alix resta de marbre, devant les visages d’abord étonnés, puis mécontents, de ses tortionnaires. Mélijna n’appréciait pas du tout qu’on lui résiste ainsi, et Alix vit poindre les signes avant-coureurs d’une des colères dont elle avait le secret. Il n’eut pas peur cependant, il se sentait plus serein que jamais. Même s’il savait qu’il ne pourrait pas tenir bien longtemps, aujourd’hui encore, il savoura pleinement cette victoire. À chaque visite, il parvenait à faire des progrès notables dans sa résistance face à Mélijna et il anticipait, avec une certaine allégresse, le jour où il réussirait enfin à la réduire à l’impuissance. La voix de la sorcière le ramena à la réalité.

— Je vois que tu emploies avec efficacité le temps qui sépare chacune de tes visites au château. C’est vraiment très agréable de constater que tu déploies autant d’efforts pour me résister…, dit-elle, sarcastique. Dommage que tu ne puisses progresser plus rapidement.

Elle tendit à nouveau un bras dans sa direction, le regard plus menaçant.

— Voyons si tu pourras faire quelque chose contre les vrilles d’Afgan ?

Au moment où elle prononçait les derniers mots, Alix se raidit, sentant des cordes invisibles s’enrouler lentement autour de ses bras et de ses jambes. La désagréable sensation se propagea bientôt à son bassin, à son torse, puis à ses épaules. Lorsqu’il ne resta plus que la tête qui ne fut pas prise dans ce lierre invisible, la sorcière agita doucement l’un de ses longs doigts déformés par le temps. Les filaments qu’Alix avait senti s’enrouler autour de lui commencèrent lentement à resserrer leur étreinte. Le jeune homme se plia sous la pression, ayant l’impression que ses membres étaient broyés lentement et avec une infinie cruauté. Il sentit son pouls battre de plus en plus vite et fut pris de vertige. Il avait maintenant peine à se tenir debout. Il voulut dire quelque chose, mais les mots moururent sur ses lèvres qui bleuissaient lentement, l’air ne se rendant que difficilement à ses poumons. La sorcière éclata d’un rire cruel en même temps que le sire de Canac.

— Je savais que tu apprécierais que j’aie moi aussi fait des progrès au cours de ta longue absence. Il devient de plus en plus difficile de trouver des sortilèges dignes de ta légendaire résistance.

Le jeune homme lui lança un regard noir, malgré sa faiblesse.

— Mais ne t’en fais surtout pas pour moi, ajouta-t-elle avec un plaisir non dissimulé, je ne suis pas près d’avoir épuisé mes ressources.

Sur cette phrase encourageante, elle tourna les talons.

— Je reviendrai te voir dans quelques heures, afin de savoir si tu es prêt à essayer une nouvelle trouvaille…

Elle s’en fut, laissant Alix seul avec Alejandre. Ce dernier regarda le jeune homme avec un plaisir manifeste.

— Fascinant, tu ne trouves pas, le fait que l’on ne voie absolument rien, en te regardant, qui puisse justifier une détresse comme la tienne.

Le sire haussa les épaules.

— J’ai le regret de te dire que je ne sais pas combien de temps dure habituellement ce sortilège, ajouta-t-il. Dommage, n’est-ce pas ? Il te faudra donc attendre douloureusement qu’il se termine, en priant le ciel pour que ce soit rapidement…

Alejandre quitta la pièce sans un regard en arrière. Alix regretta presque, comme chaque fois qu’il séjournait entre ces murs, que la mort ne puisse venir le chercher. Pourquoi donc avait-il fallu qu’un lien si fort l’unisse au triste sire ?

À son grand soulagement, la nouveauté de Mélijna ne dura pas plus d’une dizaine de minutes. De fait, à peine Alejandre avait-il quitté la pièce que le Cyldias sentit les vrilles magiques relâcher leur étreinte, habituellement mortelle. Le jeune homme, connaissant les effets destructeurs de ce genre de magie sur un être comme lui, préféra ne pas bouger tout de suite. Il resta immobile, attendant que le sang et l’air circulent à nouveau sans contrainte dans son corps meurtri. L’insupportable douleur diminua lentement, trop lentement. Après ce qui lui sembla une éternité, le Cyldias se risqua enfin à bouger les extrémités de ses membres, mais il se produisit exactement ce qu’il craignait ; il ne put plier ses doigts trop gonflés et endoloris. Alix poussa un long soupir de résignation, espérant simplement que la nuit suffirait à effacer la majeure partie des dommages et que Mélijna serait trop occupée ailleurs pour tenir sa promesse de revenir bientôt.

Allongé sur la paille du cachot, Alix maudit les circonstances qui l’avaient conduit une nouvelle fois devant cette sorcière. Il y avait pourtant plusieurs années qu’il ne commettait plus ce genre d’erreur. Il n’était pas très fier de s’être fait avoir comme un vulgaire débutant. Contrairement à l’année dernière, sa venue n’avait pas été précédée d’une lutte véritable entre lui et la Fille de Lune déchue. Mélijna n’avait eu, cette fois-ci, qu’à prononcer une simple incantation pour qu’il accoure comme un vulgaire animal de compagnie que l’on siffle parce qu’on s’ennuie. S’il n’avait pas été distrait par la présence de Naïla dans son bureau, Alix aurait facilement senti l’énergie de Mélijna qui tentait de le faire venir à elle. Mais voilà ! Trop occupé à observer la Fille de Lune qu’il était censé protéger, il n’avait pas gardé ses sens en éveil.

Incapable de trouver le sommeil à cause de la douleur qui se faisait sentir dans chaque parcelle de son corps, Alix passa la nuit à méditer sur la meilleure façon de quitter les lieux et de récupérer la jeune femme. Sa volonté de la conduire à Uleric était plus farouche que jamais ; il avait hâte de pouvoir tirer un trait sur cet épisode de sa vie et de poursuivre le but qu’il s’était fixé : libérer la Terre des Anciens de la malédiction qui la faisait lentement mourir.

Une petite voix dans sa tête lui rappela soudain que ce rêve ne pourrait probablement pas se réaliser sans la collaboration de la femme dont il souhaitait à tout prix éviter la fréquentation. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Alix s’obstinait à croire qu’il pourrait y arriver sans elle, pour la simple mais excellente raison que le trouble qu’il ressentait en sa présence risquait de lui apporter beaucoup trop d’ennuis et qu’il voyait mal comment il parviendrait ainsi à atteindre son but. Serait-il capable de la sacrifier en cas de nécessité ? Cette question en amena inévitablement une autre. Survivrait-il à sa mort s’il était effectivement son Cyldias ? Malheureusement, certains événements tendaient à confirmer cet état de choses qu’il exécrait. Par exemple, il ne pouvait nier que sa brève présence dans la même cellule que la Fille de Lune avait permis à nombre de ses blessures de guérir, alors que cette magie n’était pas supposée opérer entré les murs du château…

De longues heures s’écoulèrent ainsi, dans le silence et la réflexion, jusqu’à ce que le soleil se lève. Car, même du fond de son cachot, Alix savait que le jour était revenu. Depuis longtemps, le jeune homme n’avait plus besoin de voir l’astre solaire pour parvenir à se situer dans le temps et l’espace ; il savait toujours exactement où il se trouvait et à quel moment de la journée, qu’il soit au fond d’une grotte en pleine nuit ou dans une forêt dense un jour de pluie.

Il avait fait l’apprentissage de la tempymancie il y a plus de dix ans déjà, dans des circonstances étranges. Cette science d’un autre temps exigeait une parfaite maîtrise de la magie et une extraordinaire capacité de concentration lors de son apprentissage, mais, par la suite, elle ne demandait plus aucun effort. Il lui avait fallu passer plus de six mois dans une cellule temporelle, loin de tout contact avec des êtres pensants, à part son enseignant, pour réussir.

Encore aujourd’hui, il lui arrivait de se demander qui lui avait permis de maîtriser une force aussi ancienne, que même Uleric ne connaissait pas. Jamais il n’avait vu, en chair et en os, la personne à qui il devait ces connaissances. Il avait reçu l’ensemble de ses instructions par télépathie, dans une langue qu’Alix soupçonnait appartenir à l’époque de Darius. Il n’avait jamais parlé de cette histoire à quiconque, même pas à Zevin et à Madox, parce que c’était l’une des conditions pour obtenir ce savoir.

Un murmure encore lointain tira soudain Alexis de sa réflexion. Il se redressa lentement et s’assit. Son corps le faisait toujours souffrir, mais la douleur s’était atténuée au contact de la pierre froide ; au cours de la nuit, il avait en effet repoussé la paille dans un coin.

Le jeune homme s’appuya au mur avec précaution, fixant avec une certaine appréhension l’entrée de sa cellule. Même s’il était reconnu pour son endurance et sa bravoure, il n’avait guère envie de subir une autre séance de torture alors qu’il ne pouvait pas utiliser ses pouvoirs de guérison ni se nourrir suffisamment. Même si Naïla n’était plus là pour qu’il puisse vérifier sa nourriture, il savait que les doses de potion d’obéissance qu’on y ajoutait n’étaient pas inoffensives. Il ne pouvait donc pas manger plus du quart des maigres rations qu’on lui apportait chaque jour. À ce rythme-là, il n’aurait plus que la peau sur les os le jour où il parviendrait à s’échapper.

Comme il le craignait, il vit bientôt apparaître Mélijna et le sire de Canac dans l’ouverture béante qui donnait accès à sa cellule. La sorcière se garda bien, cependant, de prononcer à haute voix la formule qui lui permettait d’entrer puisqu’elle soupçonnait le jeune homme d’en savoir beaucoup plus qu’il ne voulait l’avouer sur la magie noire et sa pratique. Elle se contenta donc de fermer les yeux un moment, remuant les lèvres en silence. Un grésillement se fit alors entendre et les deux visiteurs entrèrent. Alejandre ne put cacher sa satisfaction en voyant que son prisonnier ne semblait pas au meilleur de sa forme.

— La nuit t’a porté conseil ? demanda Mélijna de sa voix trop aiguë. Il serait en effet dommage que tu soies dans l’obligation de séjourner inutilement dans cette cellule.

— Et je suis supposé vous renseigner sur quoi cette fois-ci pour que vous me rendiez ma liberté ? demanda Alix d’une voix où perçait l’insolence malgré sa position d’infériorité.

— J’ai cru comprendre, grâce à certains informateurs dévoués, que tu avais des renseignements fort pertinents quant à l’emplacement d’un passage conduisant à Golia et peut-être même à Dual. Il serait évidemment très gentil de ta part de partager tes récentes découvertes avec nous, dit-elle de sa voix doucereuse. Cela t’éviterait de souffrir en vain…

Alix s’efforça de ne pas montrer sa surprise en apprenant que la sorcière en savait autant sur les dernières trouvailles de ses hommes. Il lui faudrait absolument découvrir qui communiquait ainsi avec le château et fraternisait avec l’ennemi. De toute façon, il préférait souffrir, comme elle se plaisait à lui faire remarquer, plutôt que de lui donner les informations qu’elle désirait.

S’il ne craignait pas vraiment les géants de Golia, Alix préférait ne pas imaginer les dommages que causeraient les hybrides de Dual. Ce monde ne renfermait que des êtres qui en voulaient à mort aux anciens Sages et aux humains. Alix se souvenait parfaitement de ce qu’il avait étudié dans la bibliothèque de Grayard, en compagnie de Foch, dix ans plus tôt.

Il y avait des siècles que l’on ne se rendait plus dans ces deux mondes. Pour leur part, les quatre peuples de géants – les géants des plaines, les géants des mers, les géants des glaces et les géants des volcans – vivaient en harmonie. L’histoire disait qu’ils avaient renoncé à se venger des affronts que leur avaient infligés les Sages. Il en allait cependant tout autrement pour les habitants de Dual. Ceux-ci avaient plutôt choisi de partager équitablement leur territoire entre les différentes espèces et, s’ils se côtoyaient rarement, tous rêvaient néanmoins de vengeance. Chaque groupe était une véritable menace pour la Terre des Anciens.

Bien qu’ils fassent partie des races pensantes, les hybrides, comme les gorgones et les harpies, avaient la particularité de partager leur corps avec une espèce animale dès la naissance. Toujours, depuis l’époque de Darius, ces peuples peu nombreux avaient été chassés et massacrés sans pitié. Tous les craignaient ouvertement. Alix savait pourtant, pour l’avoir étudié en détail, que la majorité des races hybrides, même les plus dangereuses, pouvaient facilement mener une existence normale. Il suffisait qu’un puissant mage leur donne les pouvoirs nécessaires au contrôle de leurs comportements problématiques. C’était malheureusement là le hic ; les mages des siècles passés avaient tous refusé de leur donner la possibilité de maîtriser leur nature différente, craignant qu’ils ne développent leurs nouvelles capacités dans un tout autre but. Les hybrides s’étaient donc naturellement ralliés aux sorciers. Ils leur offraient une protection spéciale en échange de leurs services pour détruire ceux qui les avaient exclus : les Sages et les Êtres d’Exception surtout, mais aussi les fées, les elfes et les nymphes.

Alejandre tira Alix de sa réflexion.

— Ta réponse se fait attendre…

Alix leva la tête avec nonchalance et haussa les épaules.

— Même si je répondais à la question de cette horreur qui te sert de sorcière, je doute que vous renonciez si rapidement au bonheur de me voir souffrir, sans que je puisse véritablement me défendre. C’est une caractéristique de tous les faibles de notre monde que de refuser d’affronter à armes égales ceux qui les terrorisent.

À mesure qu’il parlait, le jeune homme pouvait voir la rage et la haine déformer les traits d’Alejandre. Tant mieux ! Tant qu’à souffrir, il aurait au moins la satisfaction de penser qu’il l’avait vraiment cherché…

— Tu te penses toujours au-dessus de tout, n’est-ce pas ? lui dit Alejandre avec hargne. Tu ne peux t’empêcher de faire le malin, même si tu sais pertinemment que tu n’as aucune chance de gagner. Tu étais déjà comme ça quand nous étions…

Mais Alix ne le laissa pas terminer.

— C’est justement parce que je sais que, quoi que vous fassiez, toi et ta sorcière, je gagnerai, et ce, même si c’est au prix de terribles souffrances et de profondes blessures…

Alix regarda le jeune homme qui lui faisait face, droit dans les yeux, sans aucune peur, juste une haine profonde et viscérale qui ne cessait de croître avec le temps. Il vit Alejandre serrer les dents, sachant probablement déjà ce qu’il allait lui dire.

— Tu ne peux pas me tuer, Alejandre. Pas plus que Mélijna. Vous savez tous les deux que, peu importe ce que vous ferez et les sortilèges que vous ressusciterez du plus profond des ténèbres, jamais vous ne me regarderez trépasser avec la satisfaction du devoir accompli. Alors, si tu veux un conseil, en souvenir du bon vieux temps, emploie-toi plutôt à trouver le moyen de contourner ce puissant sortilège…

Sur ce, Alix ferma les yeux et appuya son front sur ses genoux. Les dernières minutes l’avaient épuisé. Parler lui demandait plus d’efforts qu’il ne l’aurait cru, sa poitrine lui faisait mal et sa respiration était légèrement sifflante. Mélijna, trop silencieuse depuis son arrivée, ne perdit rien de la détresse de sa victime et en profita pour en rajouter.

— Je pense tout de même, dit-elle avec suffisance, que tu devrais réfléchir à ma proposition jusqu’à ce soir. Et pour t’inciter à suivre mon conseil – elle colla son index et son majeur et leur imprima un mouvement circulaire à trois reprises en murmurant trois mots dans la langue des elfes – je te laisse avec le supplice de Favre.

Alix ne tarda pas à ressentir les effets du sortilège. Ses jambes, ramenées sous son menton quelques secondes plus tôt, se séparèrent instantanément, se déplièrent et cherchèrent à s’éloigner le plus possible l’une de l’autre. Il eut rapidement l’impression que son corps se séparait en deux, dans le sens de la longueur. L’effet ne dura pas plus d’une minute avant de cesser et de recommencer à nouveau. Alejandre observait la scène avec une fascination morbide.

— Tu avoueras que je suis tout de même moins cruelle que tu ne le crois. Le sortilège d’aujourd’hui t’accorde de courtes pauses entre chaque séance…

Alix n’eut pas le temps de répliquer avant qu’un nouvel écartèlement ne se fasse sentir. C’était le même principe que des ciseaux que l’on aurait ouverts à l’extrême puis refermés, puis rouverts, puis refermés, un nombre incalculable de fois…

Après une dizaine de minutes de ce spectacle, Alejandre et Mélijna tournèrent les talons. Ils s’apprêtaient à quitter l’endroit quand la sorcière se retourna, un sourire sadique aux lèvres.

— J’ai oublié de te dire que j’ai quelque peu modifié la formule originale parce que je la trouvais trop clémente. Je ne me rappelle cependant pas si je l’ai prolongée d’une heure ou de deux…

Alix serra les dents, se jurant de la tuer un jour.

 

Naïla de Brume
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